Cisco : Paroles d’enfants Paroles de migrants

Dum Spiro, Dervish TanDances, EXPerience, Binary Audio Misfits… l’agitateur culturel et fondateur du label indépendant Dora Dorovitch : Francis Esteves aka Cisco, est aussi à l’origine de ProDiGes, association culturelle et artistique ayant pour but d’encourager l’ouverture des esprits par le biais des arts.
Impulsé par l’écoute du titre 150 000 km de son acolyte Zedrine, un nouveau projet « Paroles d’enfants Paroles de migrants » voit ainsi le jour. Encadré par Djilali Benmoussa, professeur au collège Jean Moulin de Rodez et en collaboration avec le photographe Jean-Pierre Duvergé, il propose un autre regard sur l’exil, le parcours migratoire en s’appuyant sur les histoires et les souvenirs de ces élèves.
« Un projet qui permet d’ouvrir les yeux et les oreilles, qui donne la parole et délient les langues de ceux qui parlent et de ceux qui reçoivent la mise en forme de ce travail. Une invitation à un voyage atypique qui sans nul doute ne vous laissera pas indifférent. »

Bonjour Cisco ! Peux-tu nous dire comme est né ce projet ?

Bonjour, ce projet est un projet parmi tant d’autres que je mène depuis 5 ans au sein de ProDiGes / Dora Dorovitch avec un axe culture et lien social. Ce changement radical dans ma carrière d’artiste au sein d’Experience ex Diabologum puis Binary Audio Misfits et enfin Dum Spiro est un constat personnel et intime, que la musique et le monde de la production musicale ne me nourrissaient plus ou plus assez dans mon discours.
Une perte de sens nourri trop souvent par l’ego plus que par le propos ou les faux semblants marketings de propos, d’engagements. Ayant un passif professionnel dans le social c’est tout naturellement que je me suis orienté vers des publics fragilisés à qui on ne donne que peu souvent la parole.
En tant qu’artiste il me semblait intéressant d’avoir une notion de transmission tout en favorisant la verbalisation par mon médium, la musique.
J’ai d’ailleurs reçu le prix départemental « Culture et lien social » en 2019 autour de ces projets soutenus par ma structure ProDiGes.
Aujourd’hui, je suis toujours musicien mais avec une entrée chargée d’action et de médiation culturelles.
Je collabore avec différentes institutions sociales en milieu pénitentiaire, en soins palliatifs, en hôpital psychiatrique, en ITEP, et foyers d’accueil pour migrants…

Les migrants, un sujet qui te tient à cœur ?

Énormément, en tant que fils d’immigrés politiques. Le décès de mon père cette année m’a amené à dérouler le fil de mon histoire familiale, de ces histoires liées à l’immigration. Je me sens proche de ces personnes avec ce sentiment du « ni d’ici, ni d’ailleurs ». J’ai vécu cette sensation d’urgence de survie au travers de mon père. Ce sacrifice d’une vie meilleure quitte à devenir un fantôme identitaire.
En 2017/2018 j’ai effectué énormément d’aller-retours à Tanger l’une des portes d’entrée sur l’Europe. Cette errance des migrants, et surtout d’enfants non accompagnés, m’a bouleversée.
Un effet miroir viscéral inexplicable sur mon passé.

Comment s’est fait le travail avec ces jeunes? Sont-ils tous issus des migrations ? Les élèves des classes « normales » y ont-ils participé ?

Suite à ces voyages à Tanger sous forme de résidence d’artiste pour la biennale d’art contemporain « être ici » je me suis rapproché des classes, segpa et allophones du collège Jean Moulin de Rodez.
Cette rencontre avec les enfants a été facilitée par un professeur incroyable Djilali Benmoussa qui entoure ces jeunes d’une bienveillance hors norme. Djilali avait déjà travaillé sur la verbalisation avec ces jeunes au travers d’écrits qui avaient donné suite à un recueil.
Il a fallu créer une relation de confiance avec les élèves pour les amener à construire ce voyage musical et intégrer un home studio directement dans la classe. On était vraiment sur un projet avec la classe Segpa/Allophone, les autres classes « normales » n’ont pas participé.
C’est aussi une question d’intimité dans la création. Ce groupe spécifique, aux problématiques similaires, a évolué ensemble et s’est rapproché naturellement.

Comment s’est déroulé l’écriture des textes ? De façon collaborative ? 

Tout d’abord, je suis parti de l’écoute d’un titre de mon acolyte, dans Dum Spiro, Zedrine et de Aurelio Calvo, pour la première version musicale que j’avais réinterprété, re-mixé. 150 000 km était aussi le texte d’introduction de mon projet Dervish TanDances.
Autour de ce texte j’ai imaginé une réponse, un dialogue de chaque enfant à Zedrine. Les textes des enfants racontent leurs vécus, leurs sensations, leurs histoires intimes, poétiques.

Tu as travaillé au sein de classes allophones, évoquer leurs origines dans cette langue qu’ils ne maîtrisent peut être pas encore, ça doit être beaucoup d’émotions pour eux ?

Je vous conseille d’écouter ces 22 minutes de voyage. Effectivement cette émotion est palpable et l’effort pour certains est incroyable. Ces petits accents qui traînent font partie de cette aventure de l’authenticité de ces récits.

Les photos nous font voyager à travers plusieurs pays, du noir et blanc, de la couleur, des sourires, des visages marqués, comment s’est fait le choix des images ?

J’ai fait appel au photographe Jean-Pierre Duvergé qui mène un travail sur le « Facing ».
Au final son travail personnel et ce projet fonctionnaient à merveille car on y parle de l’humain dans toute sa diversité. Les photos se sont collées comme par magie sur les textes. J’adore le grain de cet artiste qui a répondu très positivement à ce projet malgré les problématiques de droit d’auteur et le propos même du projet qui est délicat. Jean-Pierre est un citoyen du monde et dans ce sens il a adhéré directement.

   

Y’ a t il eu une restitution en public de ce travail ? Si oui qu’elle a été la réaction des élèves, des proches, des responsables du collège ?

Lors d’un travail de restitution, « Orientalisme », de la résidence tangéroise à Rodez au musée Denys Puech, j’ai invité les enfants, leurs familles et le professeur Djilali Benmoussa à participer à une lecture de leurs textes.
Pour tous, c’était la première fois qu’ils rentraient dans un musée et surtout se retrouvaient face à un public attentif à leurs causes. Les jeunes ainsi que leurs familles étaient remplis d’émotion, d’une fierté bien placée, humaine et hyper touchante.
Tout simplement ce soir-là était rempli d’une mixité sociale réelle et qui pour moi est l’un des critères de l’existence d’une culture pour tous et par tous.

Au final tu retires quoi de cette expérience ?

Je retire énormément d’humilité et encore plus de conviction que la musique n’est pas qu’un art mercantile mais elle est bel et bien un art qui réunit chargé de sens. J’ai toujours été engagé dans mes projets musicaux. Aujourd’hui, à 46 ans et une belle carrière, je ne peux plus penser à la création sans y donner du sens. Ma richesse est là et bien loin du nombre de Stream, de like et de droits financiers générés.
J’essaye d’être intègre même si cela parfois me vaut des difficultés à boucler certains budgets mais au moins je m’endors et je vis avec le sourire et l’impression de servir des causes nobles, humaines, dans une notion de citoyenneté globale, mondiale.

Et enfin question rituelle, quels sont les deux ou trois projets que tu aimerais nous faire découvrir ? 

MIRAZ, groupe kurde d’Istanbul

ANDRRE, notre Canadien signé chez Dora Dorovitch

MAWARAN MILAN, chanteur libanais de Beyrouth vivant à Toulouse

et AN ILLUSTRATED MESS

Propos recueillis par Julien